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http://www.culture-aventure.netRustavi 2 –Géorgie 0
A priori, Rustavi 2 peut paraître bien inoffensive. En zappant sur cette chaîne au hasard de la journée, on peut aussi bien tomber sur la version locale de “Qui veut gagner des millions ?” que sur une banale série américaine. Pourtant, le 30 octobre, une trentaine de membres armés des forces de sécurité y font irruption, soit disant pour vérifier des documents comptables. Rustavi 2, dénonce tout de suite une atteinte à la liberté des médias, interrompt ses programmes et diffuse en direct la perquisition. Des milliers de manifestants viennent alors autour de l’immeuble jaune que Rustavi 2 occupe sur trois étages dans la capitale géorgienne Tbilissi. Devant la pression populaire, les forces de sécurité reculent. Mais c’est trop tard, les manifestants ne veulent plus s’arrêter. Dans les jours qui suivent, ils continuent leurs protestations en réclamant la démission du président de la République, Édouard Chevardnadzé. Finalement, le 1er novembre, ce dernier limoge tout le gouvernement.
Qu’est-ce qui, dans cette chaîne, peut donc déclencher de telles réactions dans l’opinion ? En quoi Rustavi 2 peut-elle gêner le président de la République et ancien ministre des affaires étrangères soviétiques ? Cet enthousiasme et cette inquiétude viennent tout simplement du fait que « Rustavi 2 est la principale télévision indépendante captée sur tout le territoire géorgien » explique son directeur général, Nick Tabatadze, « à l’heure où beaucoup de télévisions indépendantes locales se font racheter par des gros groupes, elle est très précieuse ». Une liberté qui transparaît dans le ton résolument critique vis-à-vis du gouvernement de ses six journaux télévisés. Et dans le caractère polémique de certaines émissions comme Courrier du Soir qui met face à face membres de l’opposition et ministres, et surtout de 60 minutes qui, faisant fi de toute langue de bois, dénonce les scandales en tout genre.
Mais l’indépendance de Rustavi 2 faisait déjà grincer des dents avant le mois d’octobre. La chaîne a déclenché des polémiques dès sa création, en 1994 à Rustavi, troisième ville du pays qui lui a laissé son nom. « Nos journalistes n’hésitaient pas à montrer, preuves à l’appui que les autorités locales n’utilisaient pas les fonds du gouvernement destinés à réparer les routes » précise Nick Tabatadze. Cette impertinence vaudra à la chaîne un procès qu’elle gagnera mais qui la privera d’antenne l’année même de sa création. Elle ne rouvrira qu’en 1996, en étant, cette fois-ci également diffusée à Tbilissi. Mais…un nouveau procès (également gagné) l’obligera à fermer jusqu’en 1997.
Un harcèlement judiciaire surprenant dans un pays où la presse peut sembler libre. « Ce n’est même plus la liberté, c’est l’anarchie » commente un homme d’affaires français « Dans les journaux notamment, tout le monde peut écrire n’importe quoi sur n’importe qui sans que la moindre décision judiciaire ne soit prise ». Et le fait même que Rustavi 2 existe montre une certaine tolérance des autorités. Le président Chevardnadzé a d’ailleurs déclaré avoir limogé son gouvernement pour « convaincre la nation que la liberté d’expression existe réellement dans [le] pays ».
Pour le journaliste qui présente et dirige le magazine 60 minutes, Akaki Gogichaishvili, tout cela n’est qu’apparence : « l’existence de notre chaîne permet simplement au président de faire bonne figure en Occident ». L’envers du décor, ce sont des pressions régulières contre les journalistes. Menaces téléphoniques, tentatives de corruption, pressions auprès de leurs amis pour les faire reculer… « Aujourd’hui, je n’ai plus que deux amis » soupire Akaki Gogichaishvili. Mais dernièrement, une nouvelle stratégie a été mise en place à son encontre : « on essaie de salir mon image sur les chaînes publiques ou dans certains journaux » C’est ainsi que sa photo est apparue récemment dans un journal, à coté de celle de Ben Laden : « Ils disaient que nous terrorisions tous les deux la nation ! ».
Il faut dire que ce journaliste d’investigation en terrorise plus d’un ! 60 minutes est l’émission la plus virulente du paysage audiovisuel géorgien. A la tête d’une équipe de cinq journalistes, il dénonce tous les quinze jours, preuves à l’appui, la corruption de certains hauts fonctionnaires, les atteintes aux droits de l’homme ou encore les injustices dont sont victimes certaines personnes. « Récemment, nous avons par exemple montré que dans un quartier de Tbilissi les autorités locales revendaient les maisons de certaines personnes parties s’installer en Turquie ! »
Mais ministres et hauts fonctionnaires « ne sont pas les seuls à faire pression sur nous » précise-t-il, « les hommes d’affaires sont loin d’être en reste lorsque l’on s’intéresse à ce qu’ils font ». Les autorités géorgiennes peuvent-elles être tenues pour responsables des agissements des milieux d’affaires ? « Bien sûr ! » répond-il « La famille de Chevardnadzé contrôle une grosse partie des affaires privées du pays ».
Un jeu du chat et de la souris entre autorités et journalistes qui pourrait prêter à sourire. Sauf que le 26 juillet dernier, Giorgi Sanaya journaliste vedette de la chaîne, a été retrouvé assassiné d’une balle dans la tête. Ce meurtre est d’ailleurs peut-être le point de départ des manifestations des mois d’octobre et novembre. Une semaine avant, la chaîne révélait en effet que le journaliste essayait de se procurer une cassette vidéo compromettante pour certains. Elle montrait les liens entre un haut fonctionnaire de la police et les barons de la drogue dans les gorges de Pankisi, une région du nord du pays où l’affluence de réfugiés tchétchènes a amené des trafics en tout genre. Eka Hoperia, qui a pris la place de Giorgi Sanaya dans l’émission Courrier du soir recevait même un membre du parlement affirmant que le journaliste défunt avait cette cassette. « Le lendemain », explique le directeur de la chaîne, Nick Tabatadze « j’ai reçu un coup de téléphone. C’était le ministre de l’intérieur en personne, furieux, qui menaçait de faire une descente dans nos locaux ».
La suite, on la connaît : la descente et les manifestations qui ont rassemblé énormément de jeunes « fiers de faire valoir leur opinion » explique Maiko, une manifestante de 22 ans. Pour Akaki Gogichaishvili, cette manifestation populaire avait aussi son importance. « J’ai réalisé que nous avions réussi à créer une opinion publique. Malgré toutes les tentatives pour salir notre image, le peuple était toujours avec nous et… il nous a sauvés. Sans lui, nous aurions connu le même sort que NTV. » La seule chaîne indépendante russe d’audience nationale avait été rachetée en 2001« dans l’indifférence de la plupart des Russes» par le groupe gazier russe Gazprom, dont le principal actionnaire est l’État russe.
Un peu de baume au cœur, ça fait du bien. « Car c’est parfois désespérant » ajoute-t-il. « Malgré tous nos reportages, on a l’impression que rien ne change. Ceux que nous surprenons la main dans le sac restent inlassablement en place. »
C’était vrai jusqu’en ce mois de novembre. Quelques semaines après sa nomination, le nouveau ministre de l’intérieur, Koba Narchemashvili annonçait l’arrestation d’un homme soupçonné d’avoir tué Giorgi Sanaya. Mais ses motivations (sexuelles) ne convainquent aucun des journalistes de la chaîne.
Dans l’ensemble, ils semblent cependant accorder le bénéfice du doute au nouveau ministre. Sauf Akaki Gogichaishvili qui a déjà mis le nouveau ministre sur le grill dans son émission 60 minutes. « Nous l’avons prévenu qu’un haut fonctionnaire de la police était sur point de toucher 2 000 dollars pour abandonner des poursuites contre quelqu’un. Nous avions toutes les preuves et savions où et quand allait avoir lieu la transaction. Mais il a refusé d’envoyer ses hommes ». Encore un qui ne sera pas son ami.
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